01 juin- Forêt  du Geai – 18 heures

Depuis 3 jours, je suis obsédé par sa présence…J’ en ai presque honte…
Je revois encore sa silhouette fantomatique onduler,
s’entourer de nuit dans les branches hautes du vieux hêtre. Au début, j’ avais pensé à
l’escapade nocturne d’ un écureuil insomniaque…Bien vite pourtant , le côté improbable
de la rencontre s’ était dissimulé, au fur et à mesure que la bête déambulait sous les
coups de lune, et que mon regard médusé tentait d’ imprimer à jamais dans ma
mémoire,  ce moment de folie…
Une martre des pins  m’ avait  ceint de sa présence, inoculé à haute
dose l’ imprégnation de son empreinte…
Comme irradié, je l’ avais suivi quelques minutes dans ses numéros d’ acrobate
fantasque  jusqu’ à ce que l’ obscurité la kidnappe…

Un geai me tire de ma torpeur en ricanant de mon inculture sylvestre…Lui sait..
Mon dos me tiraille, 30 minutes que je fais la piste dans le chemin qui borde l’ étang…
Il faut que je retrouve sa trace, que je saches tout d’ elle, où elle vit, quand elle chasse…
Elle me le doit, moi le mustélomamique dont les jours et les nuits sont hantées par la fouine
et le putois, la martre et l’ hermine.

Des anciennes coupes de bois ont laissé un incommensurable enchevêtrement de branches
enveloppés maintenant par la bienveillante étreinte des ronciers…Les coulées sont nombreuses et
comme un automate, je quitte le sentier, mué par une indicible envie
de m’ identifier à ceux qui l’ empruntent…
Bien vite, je suis arrêté par un buisson de châtaignier dont les rejets tendent leurs doigts
vers un ciel incertain…dagues végétales empreintes d’une volonté de vivre, tendues
dans un ensemble presque géométriquement parfait…
Curieusement-il ‘ y a pas de vent – deux d’ entre-elles vacillent plus qu’ elles ne bougent…
Je me rapproche jusqu’ à 5 mètres, puis 4 puis 3….
Le sentiment d’ être observé devient oppressant…Un rayon vient bientôt le révéler
sous la forme d’ un éclat de lumière, l’ œil brillant à trahie la vie…J’ en trouve presque aussitôt
une deuxième, puis la truffe humide…Un grand chevreuil est là, juste devant moi, me regardant calmement…
Il est tellement mimétique, et le sait qu’ il n’ est en rien affolé où dérangé…
Je m’ accroupis et savoure le moment, finit même par lui parler à voix basse et contenue…
Incapable de bouger, comme immolé sur l’ autel du Raboliot d’ images, les minutes s’égrènent sans que rien ne se passe…
Un mulôt malin couine et me rend à la réalité…
Ma narcose prend fin…Je me lève, repart à reculons… remonte à pas comptés le sentier vers ma  condition d’ homme …
Le grand mâle, sûr de sa  cachette, est resté en place…


Ma vie pour un rêve…à défaut de martre.